Total avait connaissance des conséquences néfastes de ses activités pour le climat dès 1971 mais a cherché ensuite à contrecarrer les efforts pour limiter le recours à ces énergies fossiles.

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On savait déjà que ExxonMobil, BP et Shell ont longtemps nié le changement climatique dont ils étaient pourtant certains de la gravité. Qu’à coups de milliards de dollars, ils ont fait circuler des fausses informations et financé des climatosceptiques entravant de manière méthodique toute politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mercredi 20 octobre, c’est cette-ci fois le fleuron français des énergies fossiles : TotalEnergies qui est accablé.

Christophe Bonneuil, directeur de recherche au CNRS, Pierre-Louis Choquet, sociologue à Sciences Po, et Benjamin Franta, chercheur en histoire à l’université américaine de Stanford, ont étudié les archives du groupe pétrolier, devenu TotalEnergies, ainsi que des revues internes et des interviews, selon cet article paru dans la revue Global Environmental Change.»

Une publication dans la revue de Total, en 1971, expliquait ainsi que la combustion d’énergies fossiles conduit «à la libération de quantités énormes de gaz carbonique» et à une augmentation de la quantité de gaz carbonique dans l’atmosphère. Une «augmentation […] assez préoccupante», notait le texte de 1971. Pour autant, le groupe a passé ce sujet sous silence, relèvent les chercheurs.

En 1986, un rapport confidentiel rédigé par la direction environnement de Elf (alors entreprise publique) reconnaît parfaitement le risque climatique. On peut y lire que “l’accumulation de CO2 et de CH4 [le méthane] dans l’atmosphère et l’effet de serre qui en résulte vont inévitablement modifier notre environnement. Tous les modèles sont unanimes à prédire un réchauffement”.

Bernard Tramier, directeur de l’environnement chez Elf puis Total de 1983 à 2003, cité dans l’article, raconte avoir été informé de l’importance du réchauffement climatique lors d’une réunion de l’IPIECA en 1984. Deux ans plus tard, il alerte le comité d’exécutif d’Elf, disant : « il est donc évident que l’industrie pétrolière devra une nouvelle fois se préparer à se défendre ».

Les entreprises auraient même planifié leur stratégie pour gagner du temps et ne pas prendre les mesures qui s’imposaient. L’un des documents dévoilés par “Complément d’enquête” date de 1993. Il s’agit d’“un plan d’action” concernant “l’effet de serre”, présenté à la direction générale du groupe. Bien que la société Elf reconnaisse en interne le risque climatique, un haut cadre de l’entreprise conseille pourtant d’insister sur “les doutes scientifiques en matière d’effet de serre”.

Ce minutieux travail d’enquête décortique cinquante ans de réactions de Total, mais aussi d’Elf – puisque les deux entreprises ont fusionné en 1999 –, face à l’évolution des savoirs et des politiques climatiques. Entre 1968 et 2021, la major est passée de la prise de conscience au déni, puis à l’attaque ouverte du consensus scientifique et, ensuite, à la diversion et au retardement de la lutte contre le changement climatique.