De la Deltaméthrine dans le poivre sauvage de Madagascar
Alors que les chefs étoilés s’arrachent le Voatsiperifery, une enquête de terrain révèle une contamination silencieuse mais quasi-systémique aux pesticides. Il a fallu six mois au Comptoir de Toamasina pour sécuriser un lot sain. Enquête sur un mythe qui s’effondre.
Par la Rédaction
C’est l’or noir des forêts malgaches. Le Voatsiperifery, ce poivre sauvage à queue, pousse librement à la cime des arbres, parfois à vingt mètres de hauteur, au cœur des forêts humides de la Grande Île. Sur le papier, c’est la promesse absolue d’un produit pur, « bio par nature », façonné uniquement par la pluie et l’humus, loin de toute intervention humaine. Pourtant, derrière cette image d’épinal vendue dans les épiceries fines européennes, la réalité toxicologique est beaucoup plus sombre.
Arnaud Sion, responsable des achats au Comptoir de Toamasina et spécialiste des épices rares, lance l’alerte après une campagne de sourcing éprouvante : « Il m’a fallu six mois pour trouver un lot clean », confie-t-il. Le constat est sans appel : de nombreux lots de poivres sauvages, y compris ceux achetés en France et supposément contrôlés, sont contaminés par un cocktail chimique récurrent comprenant de la Deltaméthrine, de l’Anthraquinone, de la Perméthrine et du Folpel ,.

Poivre Sauvage de Madagascar
Comment polluer une plante sauvage?
La présence de pesticides sur une plante qui n’est pas cultivée semble être une aberration agronomique. L’enquête menée révèle que le Voatsiperifery est en réalité une « victime collatérale » de son environnement et des pratiques logistiques locales.
1. L’Anthraquinone : Le piège du « goût fumé » Souvent présentée comme une note de terroir typique, la saveur fumée du poivre sauvage cache parfois un défaut de fabrication majeur. À Madagascar, le séchage des baies est un défi constant en raison de l’humidité. Pour accélérer le processus, certains collecteurs sèchent le poivre au-dessus de feux de bois, voire sur des surfaces goudronnées chauffées au soleil. Cette combustion incomplète génère de l’Anthraquinone, un hydrocarbure aromatique polycyclique (HAP) classé comme contaminant de processus, aujourd’hui strictement surveillé par l’Union Européenne.
2. La Deltaméthrine et la lutte antipaludique La contamination à la Deltaméthrine raconte une autre histoire, celle de la santé publique. Cet insecticide est massivement utilisé à Madagascar dans le cadre des campagnes de lutte contre le paludisme (imprégnation des moustiquaires, aspersion intra-domiciliaire). Stocké dans les maisons villageoises pour être protégé du vol, le poivre absorbe les résidus de ces traitements environnementaux. Par ailleurs, la proximité avec les cultures de vanille, parfois traitées contre les insectes, favorise également une contamination croisée.
3. Le Folpel et la « dérive » agricole Le Folpel, un fongicide utilisé pour protéger les cultures fruitières et maraîchères, se retrouve sur le poivre par l’effet de « dérive » (spray drift). Les particules de pesticides pulvérisées sur des champs voisins sont portées par le vent et se déposent sur les lianes sauvages ou les aires de séchage, contaminant une récolte théoriquement vierge.
4. La Perméthrine et les vieux sacs Enfin, la Perméthrine signe souvent une contamination logistique. L’usage généralisé de sacs en polypropylène de récupération (ayant contenu auparavant des semences traitées ou des engrais) pour transporter les baies de la forêt aux centres de collecte est un vecteur majeur de pollution. De plus, les fumigations réalisées dans les entrepôts portuaires pour protéger les stocks contre les insectes xylophages finissent par imprégner le produit.
Le prix de la pureté
Pour le consommateur européen, le risque est double : sanitaire, en ingérant des résidus chimiques invisibles, et financier, en payant le prix fort pour un produit « naturel » qui ne l’est plus. Les données du système d’alerte européen (RASFF) confirment la régularité des rejets de poivres pour dépassement des Limites Maximales de Résidus (LMR).
La démarche du Comptoir de Toamasina démontre qu’une filière propre est possible, mais qu’elle exige une refonte totale des pratiques : interdiction du séchage au feu, utilisation de sacs neufs, éloignement des zones de cultures intensives et analyses libératoires systématiques en laboratoire. « Le sauvage ne suffit plus, il faut désormais le protéger du civilisé », conclut l’enquête. Une transparence nécessaire pour sauver la réputation de l’une des plus belles épices du monde.
Lors de notre enquête, nous avons constaté que des entreprises ne pratiquent pas des autocontroles ou importe de Madagascar sans faire des analyses dans des laboratoires indépendants en France.

