Halloween : pourquoi aime-t-on avoir peur ?

SAISON 13 / EPISODE 2

Chaque année, à l’approche du 31 octobre, citrouilles, sorcières, fantômes et monstres envahissent nos rues, nos écrans et les parcs d’attractions.

Mais derrière Halloween se cache une histoire bien plus complexe qu’on ne l’imagine.

D’où vient réellement cette fête ? Quel lien existe-t-il avec Samain, les traditions irlandaises, la Toussaint et les croyances autour des morts ? Pourquoi se déguise-t-on et comment la citrouille est-elle devenue son symbole ?

Nous verrons ensuite pourquoi nous aimons autant avoir peur.

Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous sursautons ? Pourquoi pouvons-nous prendre du plaisir devant un film d’horreur ou dans une attraction terrifiante alors que notre corps, lui, réagit comme face à un véritable danger ?

Nous parlerons aussi de monstres, de cinéma d’horreur, de fantômes et de phénomènes paranormaux : pourquoi ces histoires continuent-elles à nous fasciner et comment enquête-t-on sérieusement sur ce que certains pensent avoir vu ou ressenti ?

Enfin, nous entrerons dans les coulisses de la grande machine Halloween.

Comment fabrique-t-on la peur dans une expérience immersive ? Jusqu’où peut-on aller ? Et pourquoi Halloween est-il devenu un rendez-vous aussi important pour les parcs, les événements et toute une industrie du divertissement ?

Traditions, cerveau, monstres, fantômes, cinéma et business…

Les invités de l’émission :

  • Laurent Sébastien FOURNIER – Professeur d’anthropologie à l’Université Côte d’Azur et membre de l’Institut Universitaire de France, spécialiste des traditions festives.
  • Aline DESMEDT – Neurobiologiste (neurocentre Magendie, unité INSERM), professeur à l’université de Bordeaux
  • Noémie BECK – Maîtresse de Conférences en Civilisation britannique et irlandaise
  • Catherine GIRODET – Maîtresse de conférences à l’Université de Reims Champagne-Ardenne et travaille sur esthétiques grotesques et gothiques dans la culture populaire anglophone
  • Fabien GAERTNER – Directeur artistique de la compagnie du reflet (Monster RUN)
  • Pierre JAILLOUX – Maître de conférences en études cinématographiques à l’Université Grenoble Alpes
  • Virginie BAGNEUX – Maîtresse de conférences en psychologie à l’université de Caen
  • Florent MARTIN – Porte Parole de l’Observatoire Zététique

Les chiffres sur l’émission “Halloween : pourquoi aime-t-on avoir peur ?”

On présente souvent Halloween comme une fête vieille de plus de 2 000 ans. C’est vraiment le cas ?

Il faut nuancer. Ce qui remonte à environ 2 000 ans, ce sont certaines racines associées à Samain, une ancienne fête celtique marquant notamment la fin de l’été et l’entrée dans la période sombre de l’année. Mais l’Halloween que nous connaissons aujourd’hui s’est construite beaucoup plus progressivement. Un repère important arrive au VIIIe siècle, lorsque le 1er novembre est consacré à la fête de tous les saints. La veille devient alors All Hallows’ Eve… expression qui donnera progressivement le mot Halloween.

Et comment toutes ces traditions irlandaises ont-elles fini par traverser l’Atlantique ?

Il y a notamment un énorme bouleversement au XIXe siècle. Pendant la Grande Famine irlandaise, entre 1845 et 1852, l’Irlande compte environ 8,5 millions d’habitants. Près d’un million de personnes meurent de faim ou de maladie et environ un autre million émigre. Cette importante diaspora emporte avec elle ses récits, ses croyances et ses traditions, notamment vers l’Amérique du Nord, où elles vont progressivement se mélanger à d’autres pratiques.

Et le fameux « des bonbons ou un sort », ça existe depuis aussi longtemps ?

Pas sous la forme que l’on connaît aujourd’hui. L’expression « Trick or Treat » commence à apparaître dans les années 1920 en Amérique du Nord. Aux États-Unis, l’un des premiers usages retrouvés dans la presse date de 1928. Et la pratique ne devient véritablement massive qu’après la Seconde Guerre mondiale. Donc l’image des enfants déguisés allant réclamer des poignées de bonbons est finalement beaucoup plus récente que les anciennes traditions auxquelles Halloween est associée.

Et en France, finalement, Halloween est une tradition assez récente ?

Très récente sous sa forme actuelle. Au début des années 1990, Halloween reste encore peu connue du grand public français. En 1993, le directeur d’Euro Disney expliquait même que la fête ne signifiait pas grand-chose pour la majorité de ses visiteurs européens. Seulement quatre ans plus tard, en 1997, la situation change complètement : magasins, marques, Disneyland Paris ou encore France Télécom multiplient les opérations autour d’Halloween. France Télécom organise notamment une énorme campagne au Trocadéro avec cinq semi-remorques de citrouilles. Cette année 1997 marque véritablement l’explosion médiatique et commerciale d’Halloween en France.

Donc finalement, derrière une fête que l’on croit connaître, il y a près de 2 000 ans d’évolutions, de mélanges et de transformations…
Et c’est justement ce qu’on va essayer de démêler maintenant avec nos invités : qu’est-ce qui vient réellement des anciennes traditions, et qu’est-ce que nous avons reconstruit beaucoup plus récemment ?

Est-ce qu’on peut vraiment prendre du plaisir à avoir peur ?

Oui. Une étude menée auprès de 110 personnes dans une attraction horrifique montre que le plaisir augmente avec la peur… jusqu’à un certain niveau. Pas assez peur, on s’ennuie ; trop peur, le plaisir redescend. Il existerait donc une sorte de niveau idéal de peur.

Et physiquement, notre corps réagit vraiment ?

Oui. Dans une autre attraction horrifique étudiée par des chercheurs, la fréquence cardiaque moyenne des participants atteignait 111 battements par minute. Même lorsqu’on sait que le danger est fictif, le corps peut donc réellement se mettre en état d’alerte.

Et les histoires de fantômes, finalement, ça concerne encore beaucoup de Français ?

Oui. Selon une enquête Ifop, près d’un Français sur quatre, 24 %, déclare croire aux fantômes. Le surnaturel est donc loin d’avoir disparu de nos croyances.

Halloween est vraiment devenu un rendez-vous commercial en France ?

Oui. Selon une étude OpinionWay pour Bonial, 28 % des Français déclarent avoir déjà acheté pour Halloween ou pourraient le faire. Et 14 % avaient réellement effectué des achats l’année précédente.

Et qui dépense le plus pour Halloween ?

Ce sont surtout les jeunes et les familles. 53 % des 18-24 ans se disent acheteurs passés ou potentiels, contre seulement 9 % des 65 ans et plus. Chez les foyers avec enfants, on monte jusqu’à 47 %.

Et pour les parcs d’attractions, Halloween peut vraiment peser lourd ?

Énormément. En 2025, Peur sur le Parc au Parc Astérix a attiré plus de 557 500 visiteurs en seulement 20 jours, avec 12 nocturnes affichant complet. Halloween est donc devenu un véritable temps fort de fréquentation pour certains parcs.

Pour écouter les coulisses de l’émission et la suite avec nos invités, c’est ici !

Pour aller plus loin

Halloween est souvent présenté comme une fête légère, faite de costumes, de citrouilles et de bonbons. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache quelque chose de beaucoup plus profond : notre rapport collectif à la peur, à la mort et à l’inconnu.
Depuis toujours, les sociétés humaines racontent des histoires de fantômes, de créatures inquiétantes et de lieux hantés. Ces récits ont longtemps servi à expliquer l’inexplicable, à transmettre des croyances ou encore à donner une forme à des peurs difficiles à nommer. Halloween s’inscrit dans cette longue histoire où le monde des vivants côtoie symboliquement celui des morts.

Mais ce qui rend cette fête particulièrement intéressante, c’est que nous choisissons volontairement d’avoir peur.

Devant un film d’horreur, dans une maison hantée ou au cœur d’une attraction immersive, notre corps peut réagir comme s’il était réellement menacé. Le cerveau détecte un danger potentiel, le rythme cardiaque augmente, les muscles se tendent et l’organisme se prépare à réagir.

Pourtant, dans le même temps, nous savons généralement que nous sommes en sécurité.

C’est tout le paradoxe de la peur contrôlée.

Lorsque le cerveau comprend que le danger n’est pas réel, la peur peut devenir une forme de jeu. Après le sursaut et la montée d’adrénaline viennent parfois le rire, le soulagement et même une sensation de plaisir. C’est ce mélange d’émotions qui explique en partie pourquoi certaines personnes adorent les films d’horreur alors que d’autres les évitent absolument.

La peur peut aussi devenir une manière de tester ses propres limites. Entrer dans une maison hantée, regarder un film terrifiant ou écouter une histoire inquiétante, c’est accepter pendant quelques minutes de perdre une partie de son contrôle… tout en sachant que l’expérience prendra fin.

Pourquoi les monstres nous fascinent-ils autant ?

Chaque époque invente ses propres monstres.

Vampires, zombies, sorcières, créatures extraterrestres, tueurs masqués ou intelligences artificielles incontrôlables : derrière ces figures se cachent souvent les inquiétudes de leur temps.

Les monstres racontent ainsi beaucoup de choses sur les sociétés qui les imaginent. La peur de la maladie, de la différence, de la technologie, de l’invasion ou encore de la perte de contrôle se retrouve régulièrement transformée en fiction.

Le cinéma d’horreur fonctionne particulièrement bien sur ce principe. Il prend nos angoisses les plus profondes et leur donne un visage, une musique et une histoire.

Et parfois, ce que l’on ne voit pas est encore plus effrayant que ce que l’on voit.

Et les fantômes ?

Les récits de phénomènes paranormaux occupent une place particulière dans notre imaginaire.

Mais lorsqu’une personne pense avoir entendu une voix, aperçu une silhouette ou ressenti une présence étrange, plusieurs explications sont possibles.

Notre cerveau cherche en permanence à interpréter son environnement. Dans l’obscurité, en situation de fatigue ou de stress, il peut parfois compléter des informations incomplètes. Une ombre devient une silhouette, un bruit devient une voix et une coïncidence peut prendre une signification particulière.

Cela ne signifie pas que les personnes inventent nécessairement ce qu’elles racontent. Une expérience peut être parfaitement réelle pour celui qui la vit, sans que son origine soit forcément surnaturelle.

C’est justement tout l’intérêt d’une enquête sérieuse : vérifier les conditions du témoignage, observer l’environnement, rechercher des explications physiques, psychologiques ou techniques et éviter de tirer des conclusions trop rapidement.

Entre croyance et scepticisme, il existe donc un espace passionnant : celui de l’enquête.

Quand la peur devient un spectacle

Aujourd’hui, Halloween est aussi devenu une gigantesque industrie du divertissement.

Parcs d’attractions, escape games, maisons hantées, soirées immersives et événements spécialisés rivalisent d’imagination pour fabriquer de la peur.

Et créer une expérience réellement effrayante demande beaucoup de travail.

La lumière, les sons, les odeurs, les décors, le rythme de l’expérience et l’apparition des personnages sont pensés pour jouer avec l’attention du visiteur. La peur fonctionne souvent grâce à l’anticipation : attendre qu’un événement se produise peut parfois être plus angoissant que l’événement lui-même.

Mais les créateurs doivent également trouver une limite. Une expérience doit surprendre et impressionner sans transformer le divertissement en véritable situation de détresse.

C’est probablement là que réside tout le secret d’Halloween.

Nous aimons avoir peur lorsque nous savons, quelque part, que nous pouvons arrêter d’avoir peur.

Halloween devient alors bien plus qu’une fête du 31 octobre. C’est un moment où nous jouons collectivement avec nos angoisses, nos croyances et notre imagination.

Et derrière les citrouilles et les monstres se cache finalement une question très humaine :

pourquoi cherchons-nous parfois volontairement ce que nous passons le reste de notre vie à éviter : la peur ?