Une nouvelle enquête révèle que 65 % des actifs arrêteraient de travailler s’ils le pouvaient, alors que 61 % disent s’y épanouir. Un paradoxe qui interroge notre rapport au temps.

Une nouvelle enquête révèle que 65 % des actifs arrêteraient de travailler s’ils le pouvaient, alors que 61 % disent s’y épanouir. Un paradoxe qui interroge notre rapport au temps.
Le réveil sonne, la journée commence et les obligations s’enchaînent. Travail, transports, courses, repas, ménage, enfants, démarches administratives… Lorsque vient enfin le moment de souffler, il est parfois déjà l’heure de se coucher.

Cette impression de courir après le temps n’a rien d’anecdotique. Une enquête publiée ce mardi 3 novembre 2026 par la Fondation Jean-Jaurès apporte un éclairage intéressant sur la manière dont les Français organisent leurs journées.

Et ses conclusions révèlent un étonnant paradoxe : nous pouvons aimer notre travail tout en souhaitant ne plus avoir à travailler.

65 % des actifs arrêteraient de travailler s’ils en avaient la possibilité

L’étude « 24 heures en France », réalisée par Ipsos-BVA et le cabinet George(s) pour La Poste Solutions Business, repose sur les réponses de 6 000 personnes âgées de 15 ans et plus.

Au total, 13 299 journées ont été reconstituées pour comprendre comment les Français répartissent leur temps entre travail, déplacements, loisirs, famille et repos.

Les résultats révèlent que 61 % des actifs interrogés estiment que leur travail leur permet de s’épanouir.

Pourtant, 65 % déclarent qu’ils arrêteraient de travailler dès le lendemain s’ils en avaient la possibilité.

Plus surprenant encore, seuls 48 % considèrent que leur travail donne un sens à leur vie.

Ces réponses ne signifient pas nécessairement que les Français détestent leur emploi.

Elles peuvent aussi traduire une volonté de retrouver davantage de liberté dans l’organisation de leur existence.

Car apprécier ses collègues, son métier ou ses responsabilités n’empêche pas de souhaiter disposer de plus de temps pour ses proches, ses loisirs ou ses projets personnels.

Le véritable problème serait-il de ne plus maîtriser son temps ?

C’est l’un des enseignements importants de cette nouvelle enquête.

Parmi les actifs interrogés, 51 % déclarent subir leur rythme de travail davantage qu’ils ne le choisissent.

Autrement dit, le problème ne se limite pas nécessairement au nombre d’heures passées au bureau ou dans une entreprise.

Il concerne aussi la possibilité de décider de ses horaires, de s’organiser librement ou de faire face à un imprévu personnel.

Une personne peut travailler huit heures par jour et disposer d’une certaine autonomie.

Une autre, avec un volume horaire comparable, peut avoir le sentiment de subir totalement son emploi du temps.

Réunions imposées, changements de planning, délais serrés et sollicitations imprévues peuvent renforcer cette impression.

Les auteurs de l’étude soulignent ainsi que la capacité à maîtriser son temps constitue une différence importante entre les situations professionnelles.

La question n’est donc pas uniquement de travailler moins, mais aussi de pouvoir choisir davantage.

Des journées qui débordent largement des horaires de bureau

Le travail continue d’organiser une grande partie de notre vie quotidienne.

Les horaires professionnels influencent les heures de lever, les déplacements, les repas et les activités familiales.

Mais tous les salariés ne suivent pas le traditionnel rythme du lundi au vendredi.

Selon les données de l’Insee publiées en juillet 2026, 46 % des salariés ont travaillé au moins une fois sur une plage horaire atypique au cours d’une période de quatre semaines en 2025.

Plus précisément, 36 % ont travaillé au moins un samedi, 27 % en soirée et 21 % un dimanche.

Ces contraintes peuvent compliquer l’organisation de la vie personnelle, notamment lorsque les horaires ne correspondent pas à ceux des proches.

Les nouvelles technologies ont également modifié les frontières entre travail et repos.

Consulter un courriel professionnel après le dîner, répondre à une demande urgente depuis son téléphone ou préparer mentalement la réunion du lendemain peuvent prolonger la présence du travail bien au-delà des heures officiellement effectuées.

Même lorsque ces activités prennent peu de temps, elles peuvent rendre plus difficile la sensation d’avoir véritablement terminé sa journée.

La charge mentale, ce temps invisible que l’on oublie de compter

Il existe également une autre forme d’occupation qui n’apparaît pas toujours dans les agendas.

Penser aux rendez-vous médicaux, prévoir les courses, organiser les repas, anticiper les besoins des enfants ou gérer les formalités du quotidien représentent des responsabilités parfois difficiles à mesurer.

Ce travail d’organisation peut occuper l’esprit même lorsqu’aucune tâche concrète n’est en cours.

En juin 2026, l’Institut national d’études démographiques (Ined) a publié des travaux sur la charge mentale associée aux activités domestiques et familiales.

Les chercheurs s’intéressent notamment au sentiment d’être constamment pressé par le temps et à la nécessité de penser simultanément à de nombreuses responsabilités.

Cette accumulation peut créer une impression de surcharge, même lorsque chaque tâche prise séparément semble relativement simple.

Le sujet avait d’ailleurs été abordé dans notre émission « Burnout, charge mentale : notre société nous en demande-t-elle trop ? », consacrée aux pressions professionnelles et personnelles, avec plusieurs spécialistes de la santé mentale.

Car derrière le sentiment de manquer de temps se cache parfois une autre difficulté : ne jamais parvenir à se libérer complètement l’esprit.

Le télétravail permet-il réellement de gagner du temps ?

Depuis la crise sanitaire, le télétravail s’est installé dans les habitudes de nombreux salariés.

À première vue, ses avantages semblent évidents : moins de déplacements, davantage de souplesse et la possibilité de mieux organiser certaines obligations personnelles.

Mais permet-il réellement de travailler moins longtemps ?

L’enquête publiée par la Fondation Jean-Jaurès apporte une réponse nuancée.

Parmi les télétravailleurs étudiés ayant décrit une journée au bureau et une journée à domicile, la durée moyenne de travail passe de 7 h 48 sur site à 7 h 34 en télétravail.

Soit seulement quatorze minutes de différence.

En revanche, l’heure moyenne du réveil est retardée de 43 minutes lorsque le travail s’effectue à domicile.

Les résultats montrent également une fatigue déclarée moins fréquente lors des journées télétravaillées : 70 %, contre 77 % sur site, dans le groupe étudié.

Le principal avantage ne serait donc pas forcément une réduction importante du travail, mais une plus grande liberté dans l’organisation de la journée.

Cette souplesse reste cependant inégalement accessible selon les métiers.

Et lorsque les frontières entre vie privée et vie professionnelle deviennent floues, le télétravail peut aussi créer de nouvelles contraintes.

Pourquoi avons-nous parfois l’impression de ne jamais en faire assez ?

La question du temps est également liée à nos attentes.

Travailler, entretenir son logement, garder une activité physique, voir ses amis, passer du temps en famille, cuisiner, voyager, apprendre de nouvelles choses…

Les possibilités sont nombreuses, mais les journées restent limitées à vingt-quatre heures.

Les réseaux sociaux peuvent également multiplier les comparaisons avec le quotidien des autres.

Une personne qui publie ses séances de sport à l’aube, ses projets professionnels et ses sorties entre amis peut donner l’impression qu’il serait possible de tout accomplir simultanément.

Pourtant, ces contenus ne montrent qu’une partie de la réalité.

Vouloir remplir systématiquement chaque moment disponible peut finir par transformer les loisirs eux-mêmes en obligations.

Le temps libre devient alors un espace qu’il faudrait absolument rentabiliser, au lieu d’être simplement vécu.

Cette recherche permanente de productivité mérite d’être interrogée.

Car une journée réussie ne se mesure pas uniquement au nombre de tâches accomplies.

Ralentir, une aspiration qui dépasse les simples conseils d’organisation

Face à cette impression d’accélération permanente, certaines personnes choisissent de revoir leurs priorités.

Moins multiplier les activités, réduire certaines sollicitations, protéger leurs moments de repos ou consacrer davantage de temps aux relations humaines.

Cette réflexion rejoint celle que nous avions explorée dans notre émission « Slow Life : vivre mieux, vivre moins vite ? ».

À travers les échanges autour de l’organisation du quotidien, de la consommation et du bien-être, cette émission interrogeait notre besoin de ralentir dans une société où tout semble devoir aller toujours plus vite.

Mais ralentir n’est pas nécessairement accessible de la même manière à tout le monde.

Une personne qui cumule plusieurs emplois, assume seule des responsabilités familiales ou dispose d’horaires imposés ne possède pas toujours la possibilité de modifier librement son rythme.

La question dépasse donc les seules décisions individuelles.

Elle concerne également l’organisation du travail, la répartition des responsabilités domestiques et les conditions de vie.

Comment retrouver un peu de temps dans son quotidien ?

Il n’existe pas de méthode universelle permettant de transformer radicalement une journée.

Certaines habitudes peuvent néanmoins aider à identifier les principales sources de surcharge.

La première consiste à distinguer les obligations réellement indispensables de celles qui pourraient être reportées, simplifiées ou abandonnées.

Il peut également être utile d’observer les interruptions qui fragmentent la journée : notifications, sollicitations répétées ou tâches commencées puis abandonnées.

Dans la sphère familiale, mieux répartir les responsabilités signifie aussi partager leur organisation, et pas uniquement leur exécution.

Au travail, discuter de la charge réelle, des priorités et des interruptions avec son responsable peut contribuer à identifier des difficultés d’organisation.

L’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) rappelle d’ailleurs que la prévention des risques psychosociaux passe notamment par l’évaluation de la charge de travail et par une meilleure autonomie des salariés.

Enfin, il peut être important de préserver des moments qui ne répondent à aucun objectif particulier.

Lire, marcher, discuter avec un proche ou simplement ne rien faire n’ont pas nécessairement besoin d’être considérés comme des activités productives.

Et si le véritable luxe était de choisir comment vivre ses journées ?

Les résultats de cette enquête révèlent finalement une contradiction qui n’en est peut-être pas une.

Nous pouvons trouver de la satisfaction dans notre travail tout en refusant qu’il organise l’ensemble de notre existence.

Nous pouvons apprécier nos responsabilités familiales tout en ressentant le besoin de disposer de moments personnels.

Et nous pouvons chercher à mieux organiser nos journées sans vouloir transformer chaque minute en obligation.

La question du temps ne concerne donc pas seulement les heures qui passent.

Elle interroge notre capacité à décider de ce que nous souhaitons en faire.

Car derrière cette impression de toujours courir se cache peut-être une aspiration plus simple : pouvoir choisir davantage la manière dont nous passons nos journées.