Partager une photo de son enfant sur les réseaux sociaux paraît anodin. Pourtant, la loi protège son droit à l’image, y compris face aux publications de ses propres parents.

Partager une photo de son enfant sur les réseaux sociaux paraît anodin. Pourtant, la loi protège son droit à l’image, y compris face aux publications de ses propres parents.
Une photo du premier jour d’école, un anniversaire en famille, les premiers pas d’un bébé ou un souvenir de vacances. En quelques secondes, ces moments se retrouvent sur Facebook, Instagram ou TikTok, parfois accompagnés d’un prénom, d’une date ou d’une localisation.
Pour les parents, il s’agit souvent de partager leur bonheur avec leurs proches. Mais ces publications soulèvent une question à laquelle on ne pense pas toujours : que fera l’enfant, quelques années plus tard, de toutes ces images publiées sans qu’il ait réellement pu donner son avis ?
En France, la législation encadre désormais plus précisément cette pratique. Car les parents ne disposent pas d’une liberté totale lorsqu’il s’agit de diffuser l’image de leurs enfants.
Plus d’un parent sur deux a déjà publié du contenu sur son enfant
Le phénomène est suffisamment répandu pour posséder son propre nom : le sharenting.
Ce terme anglais, qui associe les mots « partager » et « parentalité », désigne l’habitude de publier des photographies, des vidéos ou des informations concernant ses enfants sur les réseaux sociaux.
Selon une étude réalisée en 2023 par l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (OPEN) et POTLOC, citée par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), 53 % des parents français ont déjà partagé du contenu concernant leurs enfants sur les réseaux sociaux.
Une pratique qui commence parfois dès la naissance.
Photographies à la maternité, premières vacances, rentrée scolaire, fêtes de famille : au fil des années, certains parents constituent ainsi de véritables albums numériques accessibles à un public plus ou moins large.
Mais contrairement à un album familial conservé chez soi, les images publiées sur Internet peuvent être copiées, enregistrées et repartagées.
Leur diffusion peut alors échapper au contrôle de leurs auteurs.
Une loi protège désormais plus clairement le droit à l’image des enfants
C’est un aspect de la législation que beaucoup de familles connaissent encore mal.
La loi du 19 février 2024 visant à garantir le respect du droit à l’image des enfants a renforcé les obligations des parents.
Elle rappelle notamment que l’autorité parentale implique de protéger la vie privée de l’enfant.
Le Code civil prévoit désormais explicitement que les deux parents protègent en commun le droit à l’image de leur enfant mineur, dans le respect de sa vie privée.
Cela signifie qu’être le père ou la mère d’un enfant ne donne pas automatiquement le droit de publier toutes les photographies le concernant.
Les parents doivent agir dans son intérêt.
La loi prévoit également que l’enfant soit associé aux décisions concernant son image, selon son âge et son degré de maturité.
Un adolescent capable de comprendre les conséquences d’une publication doit donc pouvoir exprimer son avis.
Même avec un enfant plus jeune, l’habitude de demander son accord permet de lui apprendre progressivement que son image lui appartient.
Faut-il obtenir l’accord des deux parents avant de publier une photo ?
La question peut notamment se poser au sein des couples séparés.
Un parent souhaite publier des photographies prises pendant les vacances. L’autre refuse que les images de leur enfant circulent sur les réseaux sociaux.
Qui peut décider ?
Selon les informations de Service Public, la diffusion de photographies d’un enfant sur les réseaux sociaux est considérée comme un acte non usuel de l’autorité parentale.
Elle nécessite donc, en principe, l’accord des deux parents exerçant cette autorité.
La loi de février 2024 a également prévu une possibilité d’intervention du juge aux affaires familiales en cas de désaccord.
Celui-ci peut interdire à l’un des parents de diffuser des contenus relatifs à l’enfant sans l’autorisation de l’autre.
La situation doit naturellement être appréciée selon les circonstances et l’exercice de l’autorité parentale.
Mais une chose est certaine : publier une photographie sur un compte personnel ne signifie pas que l’autre parent n’a aucun droit de regard.
Une photo peut révéler beaucoup plus que le visage d’un enfant
Au-delà du droit à l’image, les photographies peuvent transmettre des informations personnelles sans que les parents en aient conscience.
Un uniforme scolaire, le nom d’un établissement visible sur un bâtiment, une adresse en arrière-plan ou une indication géographique peuvent permettre d’identifier certains lieux fréquentés par l’enfant.
Une publication annonçant des vacances peut également révéler les habitudes d’une famille.
La CNIL met en garde contre les informations contenues dans les images elles-mêmes, mais aussi dans certaines métadonnées, notamment celles liées à la localisation.
Cela ne signifie pas que chaque photographie publiée représente automatiquement un danger.
Le risque dépend notamment de sa visibilité, des informations qui l’accompagnent et des personnes susceptibles d’y accéder.
Mais il est utile de regarder une image comme pourrait le faire quelqu’un qui ne connaît pas la famille.
Que peut-on apprendre sur cet enfant simplement en observant cette publication ?
L’intelligence artificielle ajoute de nouveaux risques
La multiplication des outils d’intelligence artificielle a également modifié la question du partage des photographies.
Aujourd’hui, certaines technologies permettent de modifier très facilement un visage ou de fabriquer des images qui semblent authentiques.
La CNIL alerte notamment sur les risques de détournement des photographies de mineurs, y compris à partir d’images initialement ordinaires.
Ces contenus peuvent être utilisés pour créer de faux profils, alimenter certaines formes de cyberharcèlement ou produire des images manipulées.
Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque photo d’enfant publiée sera détournée.
Mais les possibilités techniques actuelles rendent la maîtrise de son image encore plus importante.
La question du cyberharcèlement avait notamment été abordée dans notre émission « Harcèlement scolaire et numérique : comment lutter ? », consacrée aux violences subies par les jeunes et aux moyens de les accompagner.
Les images diffusées durant l’enfance peuvent parfois devenir une source de moqueries lorsqu’elles sont retrouvées et partagées plusieurs années plus tard.
Un compte privé protège-t-il vraiment les photographies ?
Certains parents estiment que le problème ne se pose pas lorsque leurs comptes sont privés.
C’est effectivement une précaution utile.
Limiter la visibilité de ses publications aux personnes autorisées réduit leur exposition au public.
Mais cette protection n’est pas absolue.
Une photographie peut être enregistrée par un contact, capturée à l’écran ou transmise à d’autres personnes.
Un compte comportant plusieurs centaines d’abonnés ne correspond pas non plus nécessairement à un cercle familial restreint.
La CNIL recommande donc de privilégier les échanges privés, notamment par messagerie, courriel ou MMS, plutôt que les publications accessibles à l’ensemble de ses abonnés.
Elle conseille également aux parents qui souhaitent continuer à partager certaines images de limiter leur audience, de vérifier leurs paramètres de confidentialité et d’éviter les photographies révélant l’intimité des enfants.
Photographier un enfant de dos ou masquer son visage peut également réduire son exposition.
Et si votre enfant vous demandait un jour de supprimer toutes ses photos ?
C’est une situation qui peut surprendre les parents.
Un enfant qui appréciait autrefois de poser sur des photographies peut, en grandissant, ne plus vouloir voir son visage affiché sur les réseaux sociaux.
Un adolescent peut également se sentir gêné par des images que ses parents trouvent attendrissantes.
Son avis peut changer avec l’âge, les relations sociales et la manière dont il construit sa propre identité.
Or, le droit au respect de la vie privée ne commence pas à la majorité.
La CNIL rappelle que les mineurs disposent de droits concernant leurs données personnelles, notamment le droit à l’effacement dans les conditions prévues par la réglementation.
Un enfant peut ainsi demander le retrait de contenus le concernant.
Lorsque les photographies ont été reprises par des tiers, une demande peut également être adressée aux plateformes concernées.
Si les démarches n’aboutissent pas, il est possible de solliciter la CNIL. En cas de cyberharcèlement, le 3018 peut également apporter une aide.
Il faut toutefois garder à l’esprit qu’une image supprimée du compte d’origine peut avoir été enregistrée ou diffusée ailleurs.
D’où l’importance de réfléchir avant sa première publication.
Les grands-parents aussi sont concernés
La question dépasse largement les seuls parents.
Les grands-parents, oncles, tantes et autres membres de la famille peuvent également publier des photographies d’enfants sur leurs comptes personnels.
Le geste part souvent d’une intention affectueuse : montrer une réunion de famille, partager une naissance ou conserver le souvenir d’un moment particulier.
Mais une publication peut provoquer un désaccord lorsque les parents ne souhaitent pas exposer leur enfant sur Internet.
La CNIL encourage les familles à échanger sur ces pratiques et à demander aux proches de ne pas diffuser les images sans autorisation.
Il peut être utile de fixer quelques règles simples : éviter les publications publiques, ne pas identifier les enfants et demander l’accord des parents avant tout partage.
Cela permet de préserver les souvenirs familiaux tout en respectant les choix concernant la vie privée.
Faut-il arrêter complètement de publier des photos de ses enfants ?
Il n’est pas nécessaire de considérer toutes les publications familiales comme identiques.
Une photographie envoyée à quelques proches n’a pas la même portée qu’une vidéo diffusée publiquement à plusieurs milliers d’abonnés.
Le contenu de l’image compte également.
Une photographie anodine, une scène intime, une situation embarrassante ou un moment de vulnérabilité n’exposent pas l’enfant de la même manière.
La CNIL déconseille fortement la publication de photos ou de vidéos d’enfants sur les réseaux sociaux, particulièrement lorsque le compte est public.
Pour les parents qui souhaitent continuer à partager certains souvenirs, plusieurs précautions peuvent réduire les risques : demander l’accord de l’enfant lorsqu’il peut exprimer son avis, éviter les contenus intimes, limiter les informations personnelles et contrôler les personnes pouvant accéder aux publications.
Il est aussi possible de conserver certains moments uniquement dans un album privé.
Un souvenir n’a pas besoin d’être partagé publiquement pour conserver sa valeur.
Les enfants grandissent avec une identité numérique qu’ils n’ont pas toujours choisie
Les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place importante dans les relations familiales.
Ils permettent de garder le contact, d’échanger des nouvelles et de partager des moments avec des proches éloignés.
Mais ils soulèvent aussi une question nouvelle pour les générations qui grandissent : à quel moment commence-t-on à construire sa propre identité numérique ?
Certains enfants disposent déjà de nombreuses photographies en ligne avant même d’avoir créé leur premier compte.
Cette évolution rejoint les interrogations abordées dans notre émission « Accros aux écrans : comprendre la cyberdépendance des jeunes », consacrée à la place des technologies dans le quotidien des enfants et des adolescents.
La responsabilité numérique ne concerne pas uniquement le temps que les plus jeunes passent devant leurs écrans.
Elle concerne également les choix effectués par les adultes à leur sujet.
Car bien avant d’apprendre à utiliser les réseaux sociaux, un enfant peut déjà y être présent à travers les publications de sa famille.
Un réflexe simple avant de publier
Avant de partager une photographie, une question mérite finalement d’être posée : mon enfant sera-t-il toujours à l’aise avec cette image dans quelques années ?
La réponse n’est pas forcément évidente.
Une photo qui semble amusante aujourd’hui peut devenir embarrassante à l’adolescence. Une vidéo familiale peut révéler une situation que l’enfant aurait préféré garder privée.
Protéger son droit à l’image ne signifie pas renoncer à conserver des souvenirs.
Cela consiste aussi à lui laisser progressivement la possibilité de choisir ce qu’il souhaite montrer de sa propre vie.
Car une photographie peut appartenir à un album familial, mais le visage qu’elle représente appartient avant tout à l’enfant.

